sexta-feira, 19 de agosto de 2011

EN ISRAËL, ESPOIRS ET LIMITES D’UN MOUVEMENT SOCIAL SANS PRECEDENT

18 août 2011, Association France Palestine Solidarité (AFPS) http://www.france-palestine.org (France)

Pierre Puchot, Mediapart

La société israélienne est profondément divisée, scindée en petits groupes. Le fait qu’ils se mobilisent ensemble est en soi une donnée très importante et totalement nouvelle. C’est pour cela que le gouvernement est perdu et ne sait comment le digérer.

À Tel-Aviv, les étés se succèdent et se ressemblent : les touristes (et les Français) déambulent mollement vers la plage sous un soleil de plomb, qui n’empêche pas les ouvriers de bâtir en bord de mer de nouveaux immeubles toujours plus massifs. Cette année toutefois, une nouveauté : des dizaines de petites tentes ornent le terre-plein de l’avenue Rothschild, une des avenues les plus cossues de la ville. Depuis un mois, le mouvement de contestation israélien fait beaucoup parler de lui. Après l’avoir ignoré, puis avoir espéré qu’il s’essouffle, le gouvernement israélien a interrompu ses vacances ce mardi 16 août pour tenir une réunion de crise, se rendant à l’évidence : le mouvement ne fait que commencer.

Samedi, la dernière manifestation a rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes aux quatre coins du pays : le mouvement s’étend et touche aujourd’hui la plupart des grandes agglomérations. Près de 90% des Israéliens le soutiennent, comme le montrent divers sondages successifs parus dans la presse israélienne.

À Tel-Aviv, plusieurs campements ont germé depuis un mois, lorsque la désormais célèbre Daphné Leef, citoyenne israélienne de 25 ans, a décidé de venir planter sa tente sur Rothschild, quand le terre-plein n’était encore que le terrain favori des amoureux en quête d’une balade en bord de mer. Des terrasses des cafés, les estivants peuvent désormais observer les dizaines de tentes qui s’étalent sur plusieurs centaines de mètres, formant un ensemble hétéroclite des mécontents de la société israélienne.

Chaque soir, à la tombée de la nuit, le campement s’anime : le mouvement contre la maltraitance des bêtes côtoie une troupe d’« artistes en colère ». Des médecins urgentistes en blouse s’agitent à côté de DJ post-pubères. Chacun possède son stand, ses banderoles, presque toutes en hébreu. Il y a aussi les particuliers, comme Nathan, venu en famille, avec sa femme et ses deux enfants, motivés par leur incapacité à se loger décemment...

Malgré les apparitions timides d’anciens ministres ou de responsables politiques, comme Tzipi Livni, qui dirige le parti centriste Kadima, aucune organisation politique n’est tolérée. Et c’est en toute quiétude que, dès 19h, pièces de théâtre et concerts se mêlent aux prises de paroles devant quelques dizaines d’auditeurs. Mais dans cet amas improbable de cris, de maquillage et de revendications, tous n’ont pas le profil attendu, entendez bobos de la classe moyenne, habitués à nourrir les scores électoraux (devenus il est vrai faméliques) des partis de gauche.

Assis au milieu du stand de l’union étudiante, Tal Arbeli, grand brun sûr de sa parole, occupe tout l’espace. Un apprentissage, sans doute, forgé au gré des joutes verbales familiales, entre un père proche du Likoud et une mère définitivement travailliste. Le fils a tranché : pour lui, Kadima (parti fondé par Ariel Sharon et dirigé par Tzipi Livni), c’est déjà la gauche. En 2009, il a voté Avigdor Lieberman. Actuel ministre des affaires étrangères et dirigeant du parti d’extrême droite Israel Beitenu, Lieberman milite depuis deux décennies pour un Etat d’Israël 100% juif et a obtenu 15 sièges sur les 120 que compte le parlement israélien. «Lieberman est présenté comme un extrémiste, soupire-t-il. Mais il a simplement dit tout haut ce que souhaitent beaucoup d’Israéliens : deux Etats, les Arabes avec les Arabes, les Juifs avec les Juifs. Moi, j’ai surtout voté pour lui pour son programme touristique, dont ma ville d’origine, Eilat, a besoin. Mais c’est un autre sujet...»

« L’impact des révolutions en Tunisie ou en Egypte est réel »
À 26 ans, Tal Arbeli endosse aujourd’hui le costume de leader étudiant, par pur pragmatisme. Faute de pouvoir payer son loyer, il vit encore chez sa grand-mère, à plusieurs kilomètres du centre-ville : « Nous tentons de mettre la pression sur le gouvernement, parce l’inflation des prix est insupportable, et le problème du logement, une cause nationale, explique-t-il. Les loyers sont plus chers, en proportion du pouvoir d’achat, qu’aux Etats-Unis et en Europe. La classe moyenne n’existe plus. Les médecins, les enseignants, tous ceux qui rendent service au pays, ne parviennent pas à boucler leur fin de mois. C’est inacceptable. C’est notre combat de tenter de faire bouger tout cela.»

Un combat qui rassemble bien au-delà des clivages habituels. Samedi dernier, l’économiste israélien Hagai Katz manifestait dans sa ville de Beer Sheva, capitale du Neguev, qui, comme les principales villes du pays, s’est jointe au mouvement : « J’ai lu dans le journal que je faisais partie, selon les toutes dernières statistiques, des 10% des Israéliens les plus riches... et je ne peux même pas louer un appartement dans le centre de Tel-Aviv ! » Pour lui, ce qui se joue en ce moment en Israël ne doit pas être sous-estimé : « Il n’y a jamais eu quoi que ce soit de semblable dans l’histoire d’Israël, rappelle le professeur Katz, qui enseigne l’économie sociale et solidaire à l’université Ben Gourion de Tel-Aviv. La dernière manifestation de cette ampleur, c’était au début des années 1980, pour les massacres de Sabra et Chatila. Les manifestations importantes ont toujours été motivées par le conflit avec les Palestiniens. Ici, c’est la classe moyenne de Marx, qui la conçoit comme une avant-garde, qui est en mouvement, pour des motifs économiques.»

Une déclinaison locale du «printemps arabe»? «Certains peuvent penser que les gens en Israël ont arrêté d’être naïfs, de rester chez soi sans rien dire, du fait de ce que l’on appelle le printemps arabe ou du mouvement espagnol, admet Tal. Je ne pense pas que ce soit le cas. Certes, les tentes, ce sont les Espagnols qui les ont sorties les premiers. Mais pour ce qui est du monde arabe, eux se battaient contre des dictateurs. Nous avons une démocratie, nous nous battons parce notre quotidien économique est devenu impossible. Ce n’est pas encore ce que nous pourrions appeler “l’été israélien”.» Hagai Katz livre un autre point de vue : « La plupart ne l’admettront pas, mais beaucoup de manifestants, et même dans mon entourage, ont observé les révolutions arabes en se disant : “Comment se fait-il qu’ils puissent changer les choses et pas nous ? Nous sommes une démocratie, cela devrait être plus simple pour nous de sortir dans la rue pour exiger un semblant de justice sociale.” En ce sens, l’impact des révolutions en Tunisie ou en Egypte est réel, on ne peut le nier.»

De fait, le mouvement est né pour partie en ligne, sur Facebook, d’un boycott contre la hausse du prix... d’un fromage. C’était il y a plus d’un mois, et de l’avis de beaucoup de manifestants, la « victoire » qui en a résulté a donné aux Israéliens l’idée qu’ils pouvaient changer les choses en se mobilisant un à un, ensemble et massivement. Au sein du mouvement, la question politique demeure cependant taboue : « Ce n’est pas politique dans le sens où ce n’est pas un mouvement porté par le Likoud ou le parti travailliste, glisse Tal. Mais c’est un problème politique, car nous mettons la pression sur le gouvernement pour obtenir un changement de politique économique. Tout le monde est d’accord là-dessus : nous ne voulons pas le communisme, mais un Etat-providence qui fonctionne.»

L’économiste Hagai Katz décèle deux caractéristiques « encourageantes» dans le processus en cours : «Ce mouvement permet à différents groupes de personnes, mues par des agendas différents, de se rendre compte des intérêts qu’ils partagent, qu’ils ignoraient totalement par le passé, et qui ont tous à voir avec la doctrine libérale économique, structurée par la prédominance du marché et la disparition de l’Etat-providence. Le second point, c’est que ce mouvement social réussisse à mobiliser. La société israélienne est profondément divisée, scindée en petits groupes. Le fait qu’ils se mobilisent ensemble est en soi une donnée très importante et totalement nouvelle. C’est pour cela que le gouvernement est perdu et ne sait comment le digérer. Mais c’est aussi parce que personne ici n’a l’expérience de ce genre de mouvement, qu’il y a des erreurs de faites dans sa gestion et une grande difficulté à formuler des revendications claires et audibles, avec un agenda pertinent.»

La semaine passée, le gouvernement israélien a constitué un comité de dix-huit personnes, chargé de réfléchir aux problèmes posés par les manifestants. Ce qui ne convainc personne ici. Pour répondre à cette annonce du premier ministre Nétanyahou, les « campeurs » organisent leur propre comité, pour tenter d’élaborer une série de revendications représentatives, sans exclure personne. C’est l’une des limites du mouvement...

«L’aspect social est devenu primordial»
À quelques exceptions près, comme un campement à Jaffa, le quartier historique de Tel-Aviv, les Arabes israéliens sont absents du mouvement. « S’ils sont en dehors, c’est qu’ils se sentent toujours en dehors de la société israélienne, parce qu’ils ne bénéficient ni des mêmes droits, ni de la même considération que les Israéliens juifs », analyse Micole Stock, jeune Italienne de 25 ans qui, après plusieurs séjours en Israël, s’est installée à Tel-Aviv pour œuvrer au sein de YaLa, un programme de développement du lien politique, social et culturel entre Arabes du Maghreb et Moyen-Orient et Israéliens. « Il en va de même pour les campeurs qui songent avant tout à éviter toute division. Nos démarches pour tenter de faire le lien entre le conflit et la politique économique ne sont pas bien reçues : la question de l’armée, de la sécurité, c’est encore une question qui divise.»

Pour l’heure, ce sont les colons de Cisjordanie qui ont fini par se mêler aux manifestants – telle Einat, qui habite Eli, au nord de la Cisjordanie, et rencontrée à Tel-Aviv sur Rothschild – pour tenter de convaincre que les maux des Israéliens ne viennent pas d’eux, malgré les exonérations dont ils bénéficient, et le coût de construction des bâtiments, estimé à plus de 17 milliards de dollars. Un message qui a du mal à passer auprès des campeurs, qui fustigent aussi volontiers la communauté orthodoxe (un cinquième de la population), qui « ne travaille pas » et «reçoit quantité de subventions pour étudier le livre».

Quel impact ce mouvement aura-t-il sur les futures élections, prévues en 2013 ? Peut-il contribuer à reconstituer une gauche sans idées, totalement désunie, et minée par ce que les Israéliens appellent la «politique de la chaise», sous-entendu, la chaise octroyée au député élu à la Knesset, à laquelle il s’accroche coûte que coûte ? «S’il aboutit à un changement de culture politique, moins consumériste et résignée, alors ce sera déjà une victoire précieuse pour l’avenir de ce pays, juge l’économiste Hagai Katz. C’est un changement drastique dans l’histoire politique individuelle et collective des Israéliens, qui traditionnellement sont très passifs, et dont l’engagement politique (nombre de votants, de militants de partis et d’organisations) n’a cessé de décliner depuis 30 ans.»

À écouter Tal, passé de l’extrême droite au militantisme étudiant, un espoir subsiste : «Je soutenais activement la droite israélienne, explique le jeune homme de 26 ans. Mais c’est terminé, je ne voterai plus pour eux. J’étais de ces gens qui considéraient la sécurité comme le plus important. Et quelque part, je le pense toujours. Mais l’aspect social est devenu primordial à mes yeux. Car nous ne pouvons plus vivre ainsi, sans aucun horizon, comme des animaux, avec en permanence ces préoccupations matérielles en tête, parce que les besoins de base sont impossibles à satisfaire. Depuis vingt ans, la gauche a rejoint la droite et ne parle que de sécuritaire. Tout cela doit s’arrêter, aujourd’hui, maintenant.»
Ultime point d’accord qui réunit campeurs, militants politiques confirmés et analystes : la longévité du mouvement dépendra de sa capacité à faire plier le gouvernement sur des points concrets, pour que les Israéliens s’aperçoivent, enfin, qu’ils peuvent encore avoir une influence positive sur l’avenir de leur pays.

http://www.mediapart.fr/journal/int...

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